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la question de la « radicalisation » en toile de fond

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Diplômé en communication politique à l’université Paris XII, Thibault Guichard, historien à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), est également doctorant contractuel à l’université Paris VIII. Pour RFI, il suit les auditions du procès des attentats du 13 novembre 2015, et nous livre chaque lundi son regard sur le déroulement des audiences au cours de la semaine précédente.

RFI : La semaine passée, s’est ouvert, pendant quatre jours, un nouveau chapitre du procès « V13 », avec l’interrogatoire de personnalité des quatorze accusés. Quels étaient l’enjeu et les limites de l’exercice ?

Thibault Guichard : Cet examen est un moment récurrent des procès d’assises, qui précède l’interrogatoire de fond. Pour bien comprendre le déroulement d’une audience devant la cour d’assises, il faut avoir en tête que la procédure pénale se définit d’abord et avant tout par l’oralité des débats. Tout doit se dire à l’audience, ce qui n’a pas été dit – même s’il s’agissait d’une information figurant au dossier – ne pouvant être évoqué en délibéré. Aussi l’accusé ne peut être interrogé sur des déclarations, par exemple d’un témoin cité, qu’après l’audition de celui-ci devant la cour. La mission principale du président est ainsi d’organiser la circulation de la parole, afin de réunir et de discuter tous les éléments, à charge et à décharge, sur les accusés, puis d’interroger ces derniers sur le fond. On comprend donc pourquoi le président avait exclu de son interrogatoire une question aussi essentielle dans cette affaire, que celle de « l’engagement religieux ». Ce thème pouvait, comme il l’a dit, rapidement « déborder sur l’aspect radicalisation », ce qui touche au fond du dossier et appelle, comme il l’a aussi indiqué, « des témoignages particuliers ».

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Si tout ce qui concerne la religion a été expurgé de ces interrogatoires, sur quoi ont alors porté les débats pour apprécier la « personnalité » des différents accusés ? Quels profils ces interrogatoires ont-ils permis de dessiner ?

Le questionnaire du président respectait un certain canevas, lui-même défini en fonction des éléments à disposition de la cour et des parties ayant accès au dossier. Aussi certains points sont-ils apparus comme saillants au cours de ces interrogatoires : les origines sociales et le contexte familial dans lequel a grandi chacun des accusés ; leur parcours scolaire puis professionnel ; leur situation de famille ; les démêlés passés avec la justice ; les liens, avoués ou non, entre les accusés ; enfin, les conditions de détention et le comportement observé au cours de leur incarcération, ou de leur placement sous contrôle judiciaire. Il en a émergé des profils assez divers, mais qui présentent aussi des similitudes et permettent certains rapprochements entre eux. Le plus évident est le lien commun de dix de ces accusés avec la diaspora marocaine en Belgique. Par contre, leur degré d’insertion sociale jusqu’au moment des faits, était plus ou moins fort, certains ayant quitté le système scolaire très tôt, sans qualification ni perspectives, d’autres se décrivant au contraire comme de « bons élèves » avec des « projets ». De même, le basculement dans la petite délinquance, parfois décrit comme une étape dans la radicalisation et l’adhésion à une entreprise terroriste, n’a pu être constaté de la même manière pour tous. Cela a été du reste remarqué par un avocat, Me Stanislas Eskenazi, qui a insisté pour faire reconnaître que le phénomène de « radicalisation » concernait aussi des individus diplômés et considérés comme bien insérés socialement.

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Jamais abordée de front, la question de la « radicalisation » a donc nécessairement affleuré au cours des échanges ?

Quelques mots d’abord sur le terme même de « radicalisation », repris par le président Jean-Louis Périès, puis aussi par certains avocats. Le mot est chargé de significations et ses usages varient selon qu’il est repris par les chercheurs par exemple, comme les sociologues spécialisés sur les questions de terrorisme et de violence politique, ou bien par les politiques et certains secteurs de l’administration française, à l’image de l’administration pénitentiaire. Dans un cas, la « radicalisation » est approchée en tant que processus, qui se définit par un contexte et un ensemble de facteurs notamment ; dans l’autre, c’est davantage une catégorie qui oriente certaines pratiques et s’accompagne d’effets immédiats dans la prise en charge des individus dits « radicalisés ». C’est d’ailleurs sous ces deux formes que le phénomène est effectivement apparu au cœur des débats, bien que subrepticement. On l’a vu, d’abord, à travers l’appréciation des différents facteurs, sociologiques et contextuels, qui permettent de comprendre les dynamiques biographiques de ces individus au moment de leur rencontre avec la propagande jihadiste. Et puis, c’est en abordant la question des conditions de détention de plusieurs accusés que le traitement des individus considérés comme « radicalisés » a pu être évoqué par les avocats de la défense. Car si le moment de la rupture avec le reste de la société est évidemment essentiel dans la prise en compte de cette question, celui de sa prise en charge l’est tout autant. La défense s’est en tout cas saisie de ces quelques jours d’audience pour souligner les effets négatifs et contre-productifs en termes de réinsertion, du placement en isolement des détenus dits « radicalisés ».

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